Un an après avoir perdu notre bébé


Le 13 août 2018, trois jours après sa naissance, Sacha nous a quittés. Cette terrible épreuve nous a terrassés. Depuis ce jour, notre vie est un défi de chaque instant. Avec des hauts et des bas, nous traversons cette tragédie le mieux que nous pouvons, soutenus par nos proches.
La naissance de Sacha, notre deuxième fils, était prévue pour le 18 septembre 2018. Son père, son frère Yaël (7 ans) et moi l’attendions avec impatience. Dès le début de la grossesse, semaine après semaine, avec son frère nous remplissions un petit carnet. Avec son papa nous avions préparé la chambre, début août, puis fignolé les derniers achats, nous avions un peu d’avance.
Une césarienne dans l’urgence
Mais cet heureux calendrier ne s’est pas déroulé comme prévu, la vie en a décidé autrement. Le 10 août, je me lève du canapé, je perds du sang, je fais une hémorragie. J’apprendrai plus tard qu’il s’agit d’une hémorragie de Benckiser (1). Les pompiers m’emmènent à la maternité, la sage-femme n’entend pas le cœur de mon bébé, une césarienne est décidée en urgence. C’est ainsi que Sacha naît le 10 août à 20 h 22. Quatre heures plus tard, je me réveille dans la salle d’opération et remonte dans la chambre. L’infirmière me propose d’aller voir Sacha, il est minuit quarante-cinq. Je le vois pour la première fois, il est beau, il ressemble à son grand frère. Pendant les trois jours qui suivent, nous sommes régulièrement informés, nous allons le voir le plus souvent possible, les médecins nous expliquent ce qu’ils font sans que l’on comprenne réellement tout. Les infirmières prennent soin de nous trois, Sacha, son papa et moi pendant que Yaël est confié à ses grands-parents.
Un ultime adieu
Le dimanche 12 août, je peux prendre Sacha dans mes bras, je lui fais un énorme câlin. Ce moment est à jamais gravé dans ma mémoire. Son papa est à mes côtés, il me soutient, prend soin de moi, de Sacha et de Yaël. Il trouve les bons mots : « ce n’est pas un cauchemar mais un joli rêve, Sacha est un joli rêve ». Yaël vient le voir, lui fait des mini-caresses, un bisou…
Mais l’état de santé de Sacha se dégrade rapidement et, dans la nuit du 12 au 13 août, nous accompagnons ses derniers instants. Nous sommes, mon mari et moi, tous les deux présents. Je le sens « partir » et je le sais, il n’est plus là. Nous sommes le 13 août 2018, il est 4 h 45 et je vais prendre mon fils une dernière fois dans mes bras.
Tout mon monde s’écroule, Une colère terrible s’empare de moi, je suis envahie par une immense tristesse, je ne comprends pas. Des émotions incontrôlables me tourmentent, avec des larmes à n’en plus finir. Je ne peux pas le croire. C’est impossible ! Pourquoi nous ? Nous vivons un chaos indescriptible.
Dans cette tourmente émotionnelle, vient le moment d’organiser les obsèques. Le choix d’une chanson s’impose à moi, je ne peux pas lui dire au revoir en silence. Nous choisissons « Redessinons le monde » de Mr Ribouldingue (2).
Faire face aux questions…
Trois semaines plus tard, c’est la rentrée des classes, j’accompagne mon fils Yaël à l’école. La maîtresse et certains parents sont informés pour Sacha mais pas tous. Il me faut faire face à la question de circonstance « ça y est tu as accouché, alors fille ou garçon ? » La pauvre maman était terriblement gênée quand je lui ai expliqué. Mais aussi surprenant que cela puisse paraître, cela m’a fait du bien. Je parlais de Sacha à chaque parent qui venait me voir, je racontais mon histoire, notre histoire.
… et aux phrases blessantes
Quand nous parlons de notre famille, du décès de Sacha, il est douloureux pour nous d’entendre les petites phrases telles que « Vous aurez un autre enfant ! ». C’est vraiment blessant. Comme si un autre enfant pouvait annihiler la douloureuse absence et le manque de Sacha. C’est quand on est touché soi-même par le deuil que l’on mesure l’impact qu’ont certaines phrases destinées aux personnes endeuillées, aussi bienveillantes soient-elles. Dorénavant, je m’interdis de dire aux personnes en deuil la fameuse phrase « Il faut du temps ». C’est plus fort que moi, j’y entends toujours ce sens-là : « il faut du temps pour arriver à oublier son enfant ». Alors qu’en réalité, je sais bien qu’il ne s’agit pas de l’oublier mais bien au contraire de construire un nouveau lien avec lui.
Pouvoir dire « J’ai deux fils »
À la question « Vous avez combien d’enfants? », aujourd’hui encore, je ne sais pas quoi répondre. « Un » ou « Deux » ? Que puis-je dire ? Je suis fière d’avoir deux fils mais puis-je réellement répondre « Deux » aux personnes qui m’interrogent ? Parfois je réponds « Un ». Pour me préserver d’avoir à raconter mon histoire ou par peur de la réaction de la personne qui me pose la question. Dans ce cas, je suis en colère car je devrais toujours pouvoir dire « J’ai deux fils ».
Les dates anniversaires
Le moment de vivre les premiers anniversaires, celui de sa naissance et celui de sa mort arrive à grands pas. Je n’aime pas célébrer les décès mais pour mon fils c’est différent. Je pense à ces dates depuis longtemps, je les redoute. Que faire ? Je ne veux pas que ces dates soient des journées comme les autres.
Août 2019. On y est. Les dates anniversaires approchent, je sens la tristesse m’envahir petit à petit, jour après jour.
Nous sommes le 10 août 2019. La tristesse est là mais je sais ce que je dois faire. Pour commencer, je vais fabriquer ma cloche. Celle-ci est particulière, c’est celle qui représente mon fils et qui restera peut-être toujours. Un petit ourson en peluche avec son prénom Sacha, du coton en guise de nuage et surtout des étoiles dorées.
Présent dans la mémoire de chacun
L’après-midi nous sommes réunis tous les trois, mon mari, Yaël et moi, nous allons nous promener, histoire de ne pas être enfermés et de ne pas trop ruminer. Certains de nos amis et/ou de notre famille nous envoient un texto, d’autres déposent une fleur au cimetière, d’autres allument une bougie, d’autres viennent nous voir… Sacha est bien là, présent dans la mémoire de chacun de nos proches, il n’est pas oublié et ça me fait du bien, ça me rassure.
Des moments de complicité
Pour les un an de Sacha, mon mari a eu cette belle idée de gonfler des ballons de couleur le 10 août et de les laisser s’envoler le 13 août. Alors le soir, tous les trois, nous allons installer ces ballons au cimetière, nous les accrochons à son arbre (sa pierre tombale a été installée depuis peu, elle représente un arbre).
Pendant ces trois jours, nous prenons soin les uns des autres, les émotions m’envahissent beaucoup mais je sais que je dois les laisser venir à moi et me traverser.
Nous faisons nos empreintes de mains et de pieds en peinture. Le service de néonatalogie avait posé celle de Sacha sur une toute petite toile, ainsi chacun a sa toile, de la peinture et on se lance, on rigole tous les trois parce que ça chatouille. Moments de complicité, je me sens bien. Bientôt sur le mur de notre maison, nos toiles seront installées, nous seront « réunis », nous serons tous les quatre.
Le lâcher de ballons
Le 13 août, le soir, nous allons tous les trois laisser s’envoler les ballons, je lis un petit poème que j’ai écrit. Je ne lâche pas de yeux les ballons jusqu’à ce que je ne les vois plus. Les larmes montent mais elles me font du bien.
Quelques jours plus tard, le parrain et la marraine de Sacha et leurs conjoints nous invitent au restaurant pour partager un moment tous ensemble « en sa mémoire ». Ils nous offrent un cadre photo avec la photo de notre famille entourée des photos de nos amis. Un cadre important pour moi, il sera installé à côté de nos empreintes.
Les premères fois sans Sacha
Ce mois d’août n’a pas été facile à vivre, la tristesse a souvent pris le dessus. Des souvenirs ont surgi dans ma mémoire de façon imprévisible et pourtant, aujourd’hui je me sens plus légère. Je sais que j’ai réussi à surmonter toutes les premières fois sans Sacha, nos premiers anniversaires, notre premier Noël, nos premières vacances, la première fête des grands-mères, la première fête des Mères, la première fête des Pères, son premier anniversaire… Je sais dorénavant que je pourrai surmonter les prochains. Je sais ce que je peux faire pour m’aider, avancer et continuer de vivre.
Des tempêtes émotionnelles et des accalmies
Plus d’un an après le départ de Sacha, un long chemin s’est déroulé jusqu’à aujourd’hui. J’ai été traversée par toutes les émotions : la colère, la rage, l’incompréhension, la tristesse mais aussi la joie et la sérénité. Mon quotidien est tissé de moments de désespoir, où parfois je ne me reconnais plus, et de moments plus sereins. Car en effet, dans cette apocalypse s’inscrivent malgré tout des instants de bonheur : les anniversaires, Noël, le Jour de l’an, les vacances au ski, l’arrivée de mon neveu, le mariage de la marraine de Sacha… Que la joie et la tristesse s’entremêlent ainsi au quotidien, cela me déroute. Au point que, parfois, je ne sais plus comment gérer mes émotions.
Chacun avance à son rythme, soutenu par les autres
Malgré ce total bouleversement de nos vies, notre couple a tenu. Mon mari est triste et en colère, lui aussi. Il essaye de ne pas le montrer mais moi je le ressens. Chacun de nous deux avance à son rythme et gère ses émotions comme il le peut. Mais toujours en écoutant l’autre et en nous soutenant mutuellement.
Notre fils Yaël exprime à sa façon sa tristesse et le manque qu’il ressent, tout en continuant de vivre sa vie d’enfant. Il partage ce qu’il vit dans son cœur, par exemple le fait de ne pas être tout à fait grand frère « Enfin, tu comprends maman ». De temps à autre, il me demande de regarder la boîte à souvenirs : les pyjamas, les doudous, la boîte de la néonatalité, les photos. Car, oui nous avons un album photo de Sacha.
Notre structure familiale continue de vivre. La présence et le soutien que nous recevons de notre famille et de nos amis, chacun à leur façon, nous aident considérablement pour avancer, être au présent.
Des rituels comme points d’ancrage
Les rituels nous accompagnent, ils ont naturellement pris place dans notre quotidien, ce sont des amarres qui contribuent à stabiliser notre vaisseau de douleur. Il y a les visites au cimetière une fois par semaine pour fleurir la tombe de Sacha, avec les jolies fleurs de son papa, il est horticulteur. Et tous les mois, à chaque « moisversaire », je décore la cloche de Sacha. J’installe dans cette petite cloche en verre différentes choses en fonction de la saison ou des événements que j’ai vécus.
Faire le choix de vivre
Aujourd’hui, s’il est une chose dont je peux témoigner auprès des parents qui vivent la perte de leur enfant, c’est que dans le chaos nous pouvons trouver en nous la ressource pour choisir de vivre. Tel est mon vécu, chaque jour je gère comme je peux ce que je vis. Car je vis. Parce que j’ai choisi de vivre. Un an après le décès de notre fils, je peux dire que cela n’a pas été tous les jours facile. Rien ne sera plus comme avant. Je vais vivre toute ma vie avec le manque de mon fils Sacha. J’ai été soutenue par mon mari, mon fils, ma famille et mes amis. Je sais que d’autres épreuves restent à venir et je sais aussi que je les surmonterai, et que les émotions me joueront toujours des tours. Mais il est une chose dont je suis certaine c’est que jamais je n’oublierai cette petite étoile qui brille au fond de mon cœur et ce jusqu’à mon dernier souffle. Mon amour pour Sacha, mon fils, est plus fort que la mort.
Stéphanie L.
iii
(1) L’hémorragie de Benckiser est une hémorragie fœtale consécutive à la rupture d’un ou plusieurs vaisseaux dont l’insertion est anormale (vélamenteuse et praevia), survenant le plus souvent lors de la rupture des membranes. C’est une maladie rare (entre 1/1 275 et 1/5 000 naissances) mais grave (taux de mortalité fœtale de 75 à 100 %). Source Wikipédia.
(2) Album Mes petites guiboles, de Mr Ribouldingue. Édité par Mes petites Guiboles. France – 2017.
Alexandra
13 Mar, 2023 à 14h44